Liberation / Hellène est le garçon

L’idylle vertigineuse entre une pute pas tout à fait femme et un ancien taulard à Athènes.
Par GÉRARD LEFORT

Budget ric-rac, intrigue brinquebalante, acteurs de fortune et tempérament de feu, Strella, troisième opus de Panos Koutras (après l’immarcescible l’Attaque de la moussaka géante) est un film comme bientôt on n’en fera plus au cinéma. Le Net, avec son économie parallèle et ses imaginations débordantes, prendra peut-être un jour le relais.

En attendant, il faut se précipiter à Strella, comme on se fout à l’eau sans être tout à fait sûr de savoir nager ; se jeter au cou de cette jeune pute athénienne et transsexuelle qui, le soir au cabaret, se vit en réincarnation de la Callas et de Mélina Mercouri.

Virilité. Une enfant du pire (drogue, prostitution, homophobie ordinaire) dont la vie fatale croise le destin de Yiorgos, un pur bloc de virilité qui vient de quitter la prison où il purgeait une peine de quinze ans. Ils baisent, c’est chaud. Puis ils s’aiment, c’est brûlant. D’un amour insolite. Plus exactement d’un amour qui tente de réinventer les chromos. Un homme, une femme, sauf que la femme n’est pas tout à fait une femme et que l’homme va bientôt se révéler un peu plus qu’un amant (la critique qui mangera le morceau de cette «révélation» extravagante devra subir le châtiment de quarante coups de sacs à main).

Strella et Yiorgos, un couple des temps modernes, travaillé par bien des passions sombres. Un couple familier, car même si l’action est fortement ancrée dans le décor athénien, elle «marcherait» dans n’importe quelle métropole contemporaine. Pour Yiorgos, le conte (de fée) est bon : une bite et des seins (et lesquels! dans le cas de Strella), après tout, c’est deux bonheurs pour le prix d’un. Pour Strella, qui a choisi de devenir femme, Yiorgos, mâle à poil dur, est un rêve de «mari».

Que la vie vienne brouiller cette conjugalité somme toute classique et en fasse même une omelette norvégienne (chaude et froide en même temps) est un des bonheurs du film. Que Strella se conclut par une version singulière et encourageante de la famille recomposée est un autre bienfait.

Mais tout cela serait du petit linge sans le grand genre de l’actrice Mina Orfanou, qui incarne Strella. Le réalisateur avait tenté le rôle avec des acteurs ou des actrices professionnels. Il a renoncé, craignant qu’on s’obnubile d’une «performance». Il a bien fait. Mina Orfanou n’est pas dans la performance, elle est dans le rôle de sa vie. Sexy, drôle, énigmatique, désirable, folle autant que fou, bouleversante par cet entre-deux chaotique où son cœur, son cul et sa vie balancent. Strella est une météorite qu’on a parfois du mal à suivre. Mais dans son sillage, quelle somptueuse poussière d’étoiles.

Lapin Duracell. Yiannis Kokiasmenos incarne un autre défi : un Yiourgos viril mais pas masculin, mâle sans être pénible. Plausible, aussi, quand on découvre son petit grain : le cauchemar récurrent d’un écureuil détraqué, sorte de lapin Duracell sous crack.

L’hellénisme de Strella n’est pas tant dans la résurrection de quelque tragédie antique (Œdipe et tout son tralala) que dans son goût illimité de l’hubris, cette démesure qui est autant un éloge de l’excès qu’un état d’esprit. Strella, un film trop.

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